« 1 juin 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 211-212], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1610, page consultée le 27 janvier 2026.
Jersey, 1er juin 1854, jeudi après-midi, 3 h. ½
Tu es bien heureux, mon cher petit homme, de savoir vivre loin de moi, quant à moi
j’ai toutes les peines du monde à ne pas crever d’ennui et de tristesse. J’ai de plus
aujourd’hui un horrible mal de tête que je mets sur le compte de l’orage comme si
j’avais besoin de prétexte pour me livrer à cette migraine chronique. Mais toi, mon
pauvre trop aimé, comment vas-tu aujourd’hui, comment va ta gorge ? Il me semble que
ce temps-ci même ne peut pas lui être contraire puisqu’il fait chaud. Tu serais bien
gentil de venir bien vite me dire au juste ce qui en est. En attendant je me livre
au
gribouillis effréné, tout à l’heure je copierai. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi
je
n’ai pas commencé, continué et fini par là. Pattes de mouches pour pattes de mouches,
je préférerais celles qui gigotenta dans votre poésie à celles qui barbotentb dans ma stupide prose. Chacun son
goût mais voilà le mien dans toute la dépravation, maintenant vous n’êtes pas forcé
de
ne pas le partager, au contraire. Chemin faisant je vous ferai remarquer qu’il y a
bien longtemps que vous ne vous êtes écrit de tendres billets doux à doubles fesses
(prononciation anglaise), cela commence à m’inquiéter. Je vous supplie de ne pas faire
languir plus longtemps ma curiosité si vous ne voulez pas que je me livre à toutes
sortes de mauvaises conjectures sur vos correspondants et sur vos correspondantes.
En
toutes choses il faut tâcher de rendre le vrai invraisemblable. Sur ce, mon cher petit
traître, oh ! vous voilà, aucun moyen d’achever mon imprécation cornéliene ou
corneillienne.
J’achève, mon pauvre bien-aimé, moins gaiementc que je n’ai commencé car je te sais
souffrant et en proie aux voleurs, c’est deux fois plus qu’il n’en faut pour
m’attrister et pour m’inquiéter.
Juliette
a « gigottent ».
b « barbottent ».
c « gaiment »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
